…Mais personne ne voudra plus t’écouter, encore moins compatir car vieillir est la plus solitaire des navigations.

Tu n’es plus leur semblable justement.

Il s’est passé quelque chose d’affreux effectivement : tu as franchis le portillon.

Tu ne pourras plus que par inadvertance être considéré comme normal.

Partout tu seras repéré comme nuisible, car du seul fait de ton existence, tu brises le mythe.

Tu rappelles à chacun qu’il est mortel, ce qu’il importe d’éviter à tout prix.

Tu t’apercevras bientôt qu’il faut te défendre de ta vieillesse comme d’un péché que tu aurais commis.

De toute façon ou que tu ailles désormais, tu portes une crécelle même si tu n’entends que celle des autres… Ta patrie, celle où tu n’es pas né mais où tu as vécu, celle où tu pensais mourir, t’a renié. Tu es devenu un étranger dans ton propre pays.

Il te reste à découvrir une des évidences de ton nouvel état : c’est que les vieux n’ont jamais été jeunes……

Ce n’est pas méritoire d’être jeune quand on est jeune, on ne sait rien faire d’autre.

Mais le tour de force que ça représente d’être jeune quand on ne l’est plus.

Les enfants malgré leurs fulgurances ne sont que des enfants.

Eux les vieux, cumulent tous les âges de la vie.

Tous ceux qu’ils ont été cohabitent, sans compter ceux qu’ils auraient pu être et qui s’obstinent à venir empoisonner le présent avec leurs regrets ou leur amertume.

Les vieux n’ont pas seulement 71 ans, ils ont encore leurs 10 ans, et aussi leurs 20 ans et puis 30 et puis 50 et en prime les 80 piges qu’ils voient déjà poindre.

Et tous ces personnages qui récriminent, qui vous font reproche et n’ont jamais eu la part assez belle, il faut savoir les faire taire….

Quand les définitions se brouillent, que chacun peut se sentir miraculeusement jeune et désespérément vieux à la fois,

quand tous les tickets sont valables à condition d’accepter qu’ils ne donnent plus droit aux programmes prévus.

Quand les certitudes vacillent, que le bonheur apparaît parfois comme un bandit au coin d’un bois et le malheur sous les pieds sans crier gare….

Ce que vous aviez de précieux et d’important à transmettre n’intéresse plus vos descendants.

Quand à votre expérience, c’est bien simple, elle les fait chier.

Ils n’en ont rien à cirer dans le monde où ils vivent, habités par la certitude qu’ils ne seront jamais pareils à vous. Parlez pas de malheur !

Pour éviter tout risque, il est donc impératif qu’ils vous ignorent, qu’ils fassent de vous des extras terrestres avant l’heure, des Tutsis dans un monde de Hutus.

Vos pères encore avaient pu jouir du respect de leurs descendants, parce qu’ils se déguisaient en vieux, se cantonnaient dans l’espace qu’on leur assignait et qu’ils laissaient la place assez vite….

Extrait de "La touche étoile" Benoite Groult / ed Grasset